13.03.2008

Un repas dans le noir

Dans le cadre des actions Handimanagement, une association de mon école propose des repas dans le noir, dont le but est de nous sensibiliser au quotidien des aveugles et malvoyants. Hier, j'ai donc tenté l'expérience avec deux amies. Les yeux bandés, nous avons passé une heure et demie à table, avec trois autres personnes que nous ne connaissions pas.  
 
Au début, c'est très perturbant, car il faut essayer de se repérer aux sons et nous n'y sommes pas du tout habitués. Une personne doit nous conduire à notre place, nous indiquer où se trouvent nos couverts, le pain, l'eau et le vin et il faut appeler quelqu'un pour se rendre aux toilettes. Petit à petit, on s'habitue, les conversations démarrent et on se rend compte qu'on ne sait pas forcément adapter notre volume sonore à nos interlocuteurs, car nous ne les voyons pas tendre l'oreille et on ne sait pas bien interpréter les silences : indifférence ou simplement pas entendu ? Sans parler de faire de l'humour, car il faut arriver à tout faire passer par les intonations de la voix, sans pouvoir nuancer par l'attitude. Pas évident, mais cela nous force à porter plus d'attention à ces petites choses.
Ensuite arrive l'entrée. Une simple salade de tomates avec un demi-avocat. Eh bien il nous a fallu un temps fou (difficile à estimer, car je ne pouvais pas voir ma montre) pour en venir à bout. Je m'en sortais plutôt bien jusqu'à ce que j'attrape mon avocat à la fourchette en pensant avoir affaire à une tranche de tomate... autant dire que je m'en suis mis plein la figure, surtout après m'être plantée en dosant la vinaigrette qui avait fini dans mon avocat et non sur la salade. Elégant donc, mais heureusement, je savais où j'avais mis ma serviette.
Deuxième épreuve : se servir de l'eau. Tout d'abord, mettre la main sur son verre, puis sur la bouteille d'eau et demander à la cantonade si la dernière personne à s'être servie se souvient où elle a posé la bouteille. Espérer que le bouchon soit revissé. Se demander comment verser l'eau sans en mettre partout, puis se dire qu'après tout, les personnes autour de nous ne nous voient pas et mettre franchement son doigt dans son verre pour juger le niveau. Cela ne fonctionne pas trop mal, donc en tirer une grande satisfaction. Puis se demander ensuite comment on fait pour se servir du thé bouillant...
C'est maintenant au tour du plat principal. On nous propose de nous indiquer ce qu'il y a dans notre assiette mais on préfère essayer de deviner. Je tombe d'abord sur des haricots verts, ouf, il semblerait que ce ne soit pas un plat en sauce. A côté, des coquillettes et même de la ratatouille. Enfin, je trouve le poisson pané. Je le trouve plutôt bon, avant de me rendre compte qu'il s'agit du même poisson qu'on nous sert au self et dont on se plaint généralement. C'est dingue comme les a priori dénaturent le goût d'un aliment... et il faut avouer que le fait de ne pas voir ce qu'on mange nous oblige à faire beaucoup plus attention à ce que l'on met dans sa bouche et finalement à apprécier plus finement les différentes saveurs. Par contre, c'est la vraie galère pour attraper toutes les coquillettes et chacun teste une technique pour y parvenir. En fait, comme on ne sait pas quelle quantité de nourriture il reste dans l'assiette, on se retrouve souvent avec des fourchettes vides, car on ne fait pas attention à son poids. Et puis il faut placer stratégiquement son poisson pour pouvoir le couper tranquillement, sans risquer de s'envoyer les coquillettes et la ratatouille sur les genoux. 
Nous sommes un peu plus habiles pour le fromage et le dessert (un Paris-Brest... pas si évident avec la crème et une fois un morceau coupé, il faut le retrouver et l'attraper), mais c'est probablement parce que nous nous sommes encore plus servis de nos mains, en plus de l'habitude.
 
Le dessert terminé, on nous autorise à retirer nos bandeaux et bien que l'intensité lumineuse soit faible, c'est très douloureux pour les yeux. Tout le monde voit flou pendant un moment, mais comme je suis myope, cela ne me change pas trop. Je découvre que la table est beaucoup plus petite que ce que je coyais et que je ne l'ai finalement pas trop salie et met un visage sur les voix de mes voisins. C'est marrant de se rendre compte de l'écart entre la réalité et ce qu'on s'était imaginé... non, une voix énergique et puissante ne va pas forcément avec un corps du même type.
Une personne aveugle était invitée au repas et nous a donné les astuces auxquelles ils ont recours pour s'en sortir. Comme on s'en doutait, il faut développer tous les autres sens, mais à un point que nous ne soupçonnions pas. En fait, je crois qu'on sous-utilise complètement l'ouïe, car c'est le sens le plus utilisé pour se servir un verre par exemple : l'écouter se remplir, en faisant attention au jet d'eau, et le faire en plusieurs étapes quand on ne s'est jamais servi du verre, en le soupesant. Nous avions tendance à mettre nos doigts dans la nourriture très souvent, car c'est ce qui nous paraissait le plus fiable et effectivement, je pense que je n'aurais pas été capable d'écouter mon verre.
 
Une expérience très intéressante, plutôt sympa à faire avec des amis, et qui nous fait prendre conscience de nos autres sens et voir les choses sous un autre angle. Ces repas sont proposés dans plusieurs villes par des associations (pas uniquement étudiantes), donc ceux que cela tente d'essayer devraient en avoir la possibilité.